Nos armoires à pharmacie débordent : comprimés, sprays, sirops, granules, gélules, pilules, pommades… Les boîtes et les flacons s’accumulent dans chaque maison, à l’affût du moindre bobo, merci la Sécurité Sociale.
Cette abondance médicamenteuse est somme toute assez récente. Pour soigner les maux du quotidien, les anciennes générations ne couraient pas chez le médecin (appelé en dernier recours), ni ne dévalisaient l’armoire à pharmacie (qui n’existait pas) : à la place, on sortait la bouteille d’eau-de-vie. Dans les foyers savoyards, le p’tit coup de gnôle n’était pas seulement un rituel de fin de repas. La gnôle faisait aussi office de « médicament » générique. C’était la potion magique de l’automédication. L’équivalent liquide et odorant d’un antibiotique à large spectre, sans notice pour les effets secondaires – que tout le monde connaît !
Le recours massif à la gnôle, qu’elle soit issue de la macération des plantes ou de la distillation, était d’abord une question de disponibilité. Dans le monde paysan, on la fabriquait soi-même : arbres fruitiers, petite vigne, cueillette de plantes en montagne, chaque famille ou presque avait de quoi produire son eau-de-vie. Contrairement aux médicaments, pas de risque de pénurie.
Mille bobos, une solution
La pratique était répandue, et les usages aussi nombreux que variés. Verser une goutte de gnôle dans le café ou sur un sucre après le repas passait pour une thérapeutique de fond : elle avait la réputation de nettoyer les artères, faciliter la digestion, tuer les microbes et renforcer l’organisme pendant l’hiver. Les enfants eux-mêmes en recevaient un peu, mélangée à de l’eau sucrée, ou sur une tartine, avant de partir affronter les rigueurs de l’hiver sur le chemin de l’école. En cas de coup de froid, on se frictionnait la poitrine à la gnôle pour la sensation de chaleur immédiate qu’elle procurait.
Au-delà de la prévention, la gnôle traitait aussi le mal une fois installé. En particulier pour le mal de dents, très fréquent à une époque où l’hygiène dentaire était quasi inexistante : un morceau de linge ou de coton imbibé d’eau-de-vie, appliqué sur la dent ou la gencive, anesthésiait la douleur, au moins temporairement. L’alcool, grâce à ses propriétés antiseptiques, faisait aussi office de désinfectant. On en imbibait les compresses sur les plaies, coupures et hématomes. Plus surprenant, les mères débouchaient aussi la dive bouteille pour soulager les fesses irritées des nourrissons. Entorses et arthrose se traitaient par friction des membres douloureux, et les migraines par un bandeau imbibé de gnôle ou d’eau de Cologne, gardé toute la journée.
Ces usages passaient soit par la gnôle du quotidien, celle qu’on buvait à table, soit par des préparations spécifiques. Ainsi de l’eau-de-vie dans laquelle macéraient des fleurs de lys, réputé anti-inflammatoire : cette « gnôle forte » à 90 degrés, était tirée de la lie des tonneaux de cidre.
Le remède ne s’arrêtait pas aux humains. Les bêtes en profitaient aussi, car, de même que le médecin, le vétérinaire ne passait qu’en cas d’extrême urgence dans les fermes. Une vache ballonnée ou souffrant du ventre recevait sa rasade : il fallait être deux, l’un tenant les naseaux bouchés pour forcer l’animal à ouvrir la gueule, l’autre versant la gnôle mélangée à du café ou de l’eau sucrée. Pour les foulures et entorses aux pattes, on frictionnait le membre à la gnôle chauffée, puis on appliquait un cataplasme d’avoine chauffée et imbibée d’alcool avant de mettre l’animal au repos. Les sabots infectés se nettoyaient et se badigeonnaient d’eau-de-vie de la même façon.
Autrefois, la gnôle était donc bien plus qu’une boisson : un remède souverain, utilisé faute d’alternative accessible. Le mot lui-même, eau-de-vie, résumait la croyance populaire : une eau qui prolongerait la vie. À Nangy, les mémoires locales ont longtemps gardé le souvenir de l’ancien curé comme mort à 96 ans après avoir bu ses vingt litres par an pendant des décennies…








